Et vous, connaissez-vous Marie-Aline Bawin ?

Connaissez-vous le lapin Tom, le gentil monstre mauve Lulu Boursouflu et Cliky le crack des réseaux ? Qu’ont-ils donc en commun ? Tous ont pris vie grâce au coup de crayon de notre illustratrice villersoise, Marie-Aline Bawin. Ce mardi 24 avril après-midi, elle nous a ouvert les portes de sa maison et de son jardin pour une interview riche d’échanges enthousiastes et ce qui est certain, c’est qu’avec Marie-Aline, on ne voit pas le temps passer !

Bonjour Marie-Aline et merci de nous accueillir chez toi. Pour commencer, nous voulions te demander pourquoi certains de tes albums sont signés de ton nom tandis que d’autres le sont sous un pseudonyme. Peux-tu nous expliquer ce choix ?

C’est avec mon nom que j’ai commencé ma carrière, en dessinant les aventures de Tom. Et très vite, j’ai eu l’impression qu’on m’avait mise dans une petite case : Marie-Aline Bawin, c’est Tom, tout comme Roba, c’est Boule et Bill ou Franquin, c’est Gaston. Coller des étiquettes semble être quelque chose d’humain mais c’est moche et ça devient difficile quand on veut faire autre chose. C’est pourquoi j’ai choisi un autre nom, Emma de Woot, pour signer d’autres albums qui ne racontaient pas les histoires de Tom.

C’est une vaste question mais… Parle-nous de ton métier d’illustratrice. Où trouves-tu l’inspiration ? D’où te viennent toutes tes idées et tes personnages ?

Quand je crée une histoire, c’est toujours en lien avec ce que je vis ou ce que des proches vivent et le personnage est habité par ce que j’éprouve. Je suis moi-même habitée à chaque fois que je commence un album, j’entre complètement dans l’histoire. Par exemple, quand je dessine Tom, je suis avec sa famille, j’ai même parfois l’impression d’avoir des oreilles de lapin qui me poussent ! (rires). Quand j’ai commencé à dessiner Et si les dinosaures existaient encore !, j’étais fascinée par le squelette de dinosaure et j’ai tenté de rendre la cachet un peu vieillot qui caractérise souvent l’architecture typique des musées de sciences naturelles. Je ne suis pas allée à Bruxelles pour dessiner ce musée mais je me suis inspirée de ce que je connaissais. Pour dessiner ou peindre, on est toujours inspiré par quelque chose. On ne peut pas peindre à partir de quelque chose que l’on ne connaît pas, on fait toujours appel à ce que l’on connaît. Partir de rien n’existe pas et, en même temps, je suis convaincue que l’imaginaire, c’est ce qui sauverait le monde ! Mais là, on va se lancer dans un débat philosophique ! (rires) Mon univers, c’est « Tu entends une histoire et, hop ! Une idée germe ! ». Par exemple, depuis plusieurs semaines, j’ai une ritournelle qui me trotte dans la tête, « quand trois poules s’en vont au champs » et, dans les classes, quand je fais des animations, je vois les enfants qui se bousculent et qui interpellent l’institutrice, « Madame, il m’a poussé ! », « Nan, c’est lui qui a commencé ! »1. Dans ma tête, tout s’articule : les poules à la queue leu leu, qui ne sont plus trois, mais quatre, cinq, six, dix ! Le champs rempli de poules qui se chamaillent, le renard qui salive au fond. J’ai une petite caméra à l’intérieur de la tête qui se met en place et qui choisit les plans.

C’est donc une exclusivité sur ton prochain album dont tu nous fais l’honneur !

J’ai en effet déjà dessiné quelques poules ! (rires) Au quotidien, je vis des situations et j’entends des choses, j’ai des flash et souvent j’enrage de ne pas retenir toutes les idées. Je devrais faire comme Lucille qui a toujours trois carnets dans son sac !

Puisque tu nous en parles, raconte-nous ta rencontre avec Lucille Dubisy ?

C’est une très belle histoire ! Et une belle rencontre ! Lucille habite aussi à Villers-le-Bouillet. Elle est venue visiter l’atelier avec ses enfants lors d’un week-end Wallonie bienvenue puis a participé à quelques uns de mes ateliers peinture et couture. Elle m’a dit un jour qu’elle aimait écrire des histoires et ça tombait bien : je cherchais de bonnes histoires à illustrer. Elle m’a fait lire un de ses textes, je l’ai adoré dès la troisième ligne ! J’ai préparé le découpage de l’histoire et, lors d’une réunion avec mon éditeur pour un tout autre projet qui n’allumait pas d’étincelles dans ses yeux, je lui ai montré notre travail. Comme moi, il a été conquis et c’est ainsi qu’est né l’album Qui a peur de Lulu Boursouflu ?

Tu évoques ton éditeur : est-ce difficile de se faire une place dans le milieu de l’édition en tant qu’illustratrice ?

Ma première pulsion, quand je reçois à la maison des étudiants en fin d’humanités qui voudraient aller à Saint-Luc, c’est de leur répondre : « Surtout ne faites pas ce métier-là ! » (rires) J’ai de la chance de faire partie de ceux et celles qui sont en librairie, mais c’est difficile de s’y faire une place : actuellement, pour connaître toutes les nouveautés qui sortent en librairie, il faudrait lire des dizaines de livres par jour ! Que ce soit pour la BD ou la littérature jeunesse, c’est de plus en plus difficile de vivre de ce métier.

J’ai la chance de travailler avec Mijade, une maison d’édition belge, située à Namur et dont les ouvrages, il faut le souligner, sont imprimés en Belgique, ce qui de nos jours est devenu exceptionnel ! Michel Demeulenaere, fondateur des éditions Mijade, est quelqu’un d’humain, qui s’intéresse aux livres et aux auteurs. Michel fait bien vivre ses auteurs mais il faut bien s’entendre là-dessus : quand un album paraît, on cède des droits et on touche un pourcentage sur les ventes francophones. Pour un album tel que Qui a peur de Lulu Boursouflu ? qui se vend 13€, je touche 0,80€.

Dans l’imaginaire des gens, un métier comme le tien, c’est très rentable. Ce n’est donc pas le cas ? Pourtant, le succès de tes albums dépasse nos frontières et tes albums ont été traduits en plusieurs langues…

Pour les tirages à l’étranger, on reçoit un pourcentage sur le chiffre d’affaire global. Un album comme celui de Lulu Boursouflu est traduit en anglais, néerlandais, allemand, chinois, coréen et danois ; certaines traductions représentent plus ou moins 250€… J’ai la chance que Tom cartonne en Chine, ce qui me permet d’avoir aujourd’hui le salaire d’une institutrice mais il a fallu 30 albums pour y arriver et j’ai 58 ans… On n’est pas riche de ça. On vit, c’est tout… Mes livres continuent leur voyage, j’ai la chance de faire un métier que j’adore, qui me passionne, qui m’alimente et qui offre du bonheur aux autres. Faire quelque chose que l’on aime et se lever le matin pour le faire, ça n’a pas de prix et on n’est pas beaucoup à pouvoir le faire.

Tu n’es pas seulement illustratrice, tu animes également des ateliers pour enfants et adultes. Peux-tu nous en dire plus ?

J’ai pensé les ateliers dessin (le mercredi) et peinture (le vendredi) comme un accompagnement : je ne donne pas de cours technique, j’aide seulement les participants dans leur projet, pour réaliser ce qu’ils ont envie de faire. Chacun vient avec ses idées, ses envies, je montre le petit « truc » pour y arriver mais jamais je n’interviens dans le projet. C’est un coaching en quelque sorte. Ça demande beaucoup d’énergie car l’accompagnement est différent pour chaque participant. Pour eux, c’est souvent une sorte de thérapie, chacun est dans sa bulle, on oublie le reste. Il y en a même qui chantonnent en peignant !

Et les ateliers couture ?

Ils se déroulent de la même manière : j’accompagne les couturières dans leur projet (je n’ai jamais eu d’homme en atelier couture jusqu’à présent…) et il est tout à fait possible de venir sans savoir coudre ! On fait des sacs pour les courses, des doudous ou des projets plus personnels, on crée à partir des caisses de tissus que je récupère partout. Quand je rentre dans un grand magasin de vêtements et que je vois tous ces vêtements qui ne seront jamais vendus et qui vont être détruits, ça me pose problème. Chez moi, quand un vêtement est encore « mettable », il part chez Terre ou chez Oxfam ; ce qui est foutu, on découd, on découpe, on récupère les boutons et on fera un beau projet avec ! Comme un sac de courses avec de vieilles chemises par exemple.

Tu as une vie bien remplie : illustratrice, animatrice, maman de quatre grands garçons et déjà six fois grand-mère ! Quel est ton secret pour garder la pêche ?

Sans hésiter : ma sieste de 20 min ! C’est sacré, depuis 30 ans ! Et surtout, en vieillissant, j’ai pris la décision de moins me laisser envahir par les personnes qui ont décidé de m’ennuyer (rires). Savoir ce que l’on veut et surtout ce que l’on ne veut pas permet d’avancer. Et puis, j’ai encore de nombreux projets : continuer l’aménagement de mon petit jardin en permaculture, continuer à animer mes ateliers, faire de la couture avec tous les tissus que je récupère à gauche et à droite… Je me dis que j’ai encore beaucoup de travail ! Les projets et les rêves, ce sont les moteurs de la vie.

Nous remercions de tout coeur Marie-Aline pour cette interview qui fût pour nous très enrichissante et surtout de nous avoir accordé de son temps si précieux. Si vous souhaitez plus d’infos sur « les ateliers d’Emma » organisés par Marie-Aline, visitez sa page Facebook. Suivez aussi les nouveautés de TOM, l’ami des petits. Et, puisque l’on parle circuit-court, vous pouvez trouver actuellement ses ouvrages dans les magasins « Bio Dis-moi » de Tihange et Saint-Georges ainsi qu’à « La Dérive » à Huy et vous pouvez-même les acheter en Val’Heureux !

Reporter en herbe : Marie Vandeuren et Donat Delhaye

1Note des reporters : l’interview papier met difficilement en avant les talents d’imitatrice de Marie-Aline. Nous avons beaucoup ri.

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